Traditions· 28 min de lecture· Écrit par Chloé

Les 72 micro-saisons : le calendrier secret du Japon

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Découvrez les 72 kō, ce calendrier poétique japonais qui divise l'année en micro-saisons de cinq jours, entre nature, poésie et art de vivre.

Début février, quelque part dans la campagne de Kyōto, un vieil homme sort sur le seuil de sa maison avant l'aube. L'air est encore glacial, le givre dessine ses dentelles sur les tuiles du toit, et pourtant, quelque chose a changé. Le vent qui souffle depuis l'est n'a plus cette morsure sèche de janvier. Il porte en lui une tiédeur imperceptible, un souffle presque végétal, comme si la terre, quelque part sous la neige, avait commencé à respirer autrement. L'homme sourit. Il sait ce que ce vent signifie. Il murmure pour lui-même : « Le vent d'est fait fondre la glace. » Ce n'est pas une expression personnelle, c'est le nom d'une micro-saison, la première de l'année dans un calendrier que le Japon cultive depuis plus d'un millénaire.

Là où l'Occident découpe l'année en quatre saisons, et où le calendrier grégorien distribue douze mois d'une régularité abstraite, le Japon traditionnel connaissait un rythme infiniment plus fin. L'année n'y comptait pas quatre saisons, ni même vingt-quatre (comme dans le système chinois des sekki), mais soixante-douze. Soixante-douze micro-saisons de cinq jours environ, chacune portant un nom poétique qui décrit un phénomène naturel précis : le moment où les pêchers fleurissent, celui où les lucioles apparaissent, l'instant où le givre descend sur les champs. Ce système, connu sous le nom de shichijūni kō (七十二候, « les soixante-douze périodes »), est peut-être le calendrier le plus attentif au monde vivant jamais conçu par une civilisation. Il ne mesure pas le temps ; il le regarde, il l'écoute, il le respire.

Paysage hivernal japonais avec givre sur les branches et lumière de l'aube, Photo : Crédit
Paysage hivernal japonais avec givre sur les branches et lumière de l'aube, Photo : Crédit

Des vingt-quatre sekki aux soixante-douze kō

Pour comprendre les soixante-douze micro-saisons japonaises, il faut d'abord remonter à leur source : la Chine antique et son obsession pour l'ordre du cosmos. Les astronomes chinois de la dynastie Han (206 av. J.-C. à 220 de notre ère) développèrent un système de division de l'année solaire en vingt-quatre périodes appelées sekki (節気) en japonais, ou jiéqì (節氣) en chinois. Ce système, connu sous le nom de nijūshi sekki (二十四節気, « les vingt-quatre termes solaires »), fut formalisé vers le IIe siècle avant notre ère. Il reposait sur l'observation précise de la position du soleil sur l'écliptique : chaque sekki correspondait à un arc de quinze degrés, soit environ quinze jours.

Les vingt-quatre sekki portaient des noms descriptifs qui marquaient les grands tournants de l'année agricole et climatique : Risshun (立春, « début du printemps »), Usui (雨水, « eau de pluie »), Shunbun (春分, « équinoxe de printemps »), Geshi (夏至, « solstice d'été »), Shūbun (秋分, « équinoxe d'automne »), Tōji (冬至, « solstice d'hiver »). Ce découpage offrait un cadre solide pour rythmer les travaux agricoles, les rituels et la vie quotidienne. Mais les Chinois ne s'arrêtèrent pas là.

Chaque sekki fut à son tour subdivisé en trois périodes d'environ cinq jours, créant un maillage temporel de soixante-douze unités. Ces unités furent appelées (候, « période » ou « signe »). Chaque kō portait un nom décrivant un phénomène naturel observable à cette période précise de l'année : la floraison d'une plante, le comportement d'un animal, un changement météorologique. Les trois kō de chaque sekki portaient des noms techniques indiquant leur position : le shokō (初候, « premier kō »), le jikō (次候, « deuxième kō ») et le makkō (末候, « dernier kō »). Ensemble, ils formaient une sorte de poème naturel en trois vers, décrivant la progression d'un phénomène saisonnier sur une quinzaine de jours.

L'adaptation japonaise

Le système des vingt-quatre sekki et des soixante-douze kō fut transmis au Japon durant les périodes Nara (710-794) et Heian (794-1185), en même temps que l'écriture chinoise, le bouddhisme et d'innombrables autres éléments de la civilisation continentale. Mais très vite, un problème se posa. Les kō chinois avaient été conçus pour le climat de la plaine centrale de la Chine, autour des bassins du fleuve Jaune et du Yangtsé. Or le Japon, archipel volcanique étiré sur plus de trois mille kilomètres du nord au sud, connaissait un climat radicalement différent. Les pluies n'y tombaient pas au même moment, les fleurs n'y éclosaient pas aux mêmes dates, les oiseaux migrateurs n'y suivaient pas les mêmes routes. Un kō chinois décrivant un phénomène propre aux plaines du Henan n'avait parfois aucun sens dans les montagnes du Yamato.

Les Japonais entreprirent donc de modifier les noms des kō pour les adapter à leur propre environnement naturel. Ce processus d'adaptation se déroula sur plusieurs siècles, mais la version la plus aboutie, celle qui est encore utilisée aujourd'hui, date de l'ère Edo. En 1685, l'astronome Shibukawa Shunkai (渋川春海, 1639-1715) publia le Jōkyō-reki (貞享暦), le premier calendrier entièrement conçu au Japon plutôt que simplement importé de Chine. Shibukawa, fils d'une famille de joueurs de go au service du shōgun, s'était passionné pour l'astronomie et les mathématiques. Il démontra que le calendrier chinois utilisé au Japon depuis des siècles comportait des erreurs d'alignement avec les observations astronomiques réelles, et proposa un nouveau calendrier corrigé. Dans ce cadre, les soixante-douze kō furent révisés pour refléter fidèlement la nature japonaise, ses cerisiers, ses lucioles, ses typhons, ses premières neiges sur les montagnes de Honshū.

Le résultat est un calendrier d'une beauté singulière. Là où les kō chinois restaient parfois techniques ou abstraits, les kō japonais sont de véritables miniatures poétiques. Ils ne se contentent pas de nommer un phénomène : ils invitent à l'observation, à l'attention, à une forme de présence au monde que les Japonais appellent kisetsukan (季節感, « sensibilité aux saisons »).

Printemps : le réveil du monde

Le printemps japonais, dans le système des vingt-quatre sekki, commence bien avant ce que les sens pourraient suggérer. Il débute avec Risshun (立春), le « début du printemps », qui tombe aux alentours du 4 février, en plein cœur de ce que nous considérerions encore comme l'hiver. C'est que le calendrier des sekki ne décrit pas l'état actuel du monde : il en anticipe le mouvement. Risshun ne dit pas « le printemps est là », il dit « le printemps commence à venir ». La nuance est essentielle. Elle révèle une conception du temps non comme un état figé, mais comme un flux perpétuel, un devenir que seul un regard attentif peut percevoir.

Risshun : le printemps commence (environ 4-18 février)

Les trois kō de Risshun sont parmi les plus célèbres du calendrier. Le premier, le shokō, s'appelle Harukaze kōri wo toku (東風解凍, « le vent d'est fait fondre la glace »). C'est le tout premier kō de l'année, celui par lequel tout recommence. Le « vent d'est », en japonais kochi (東風), est un vent chargé de la tiédeur de l'océan Pacifique, qui souffle vers l'intérieur des terres depuis l'est. Dans la poésie japonaise, le kochi est depuis des siècles un symbole du printemps naissant. Le grand poète Sugawara no Michizane (菅原道真, 845-903), exilé à Dazaifu, composa un célèbre poème adressé aux pruniers de sa demeure de Kyōto : « Quand soufflera le vent d'est, envoyez-moi votre parfum, fleurs de prunier. Même si votre maître n'est plus là, n'oubliez pas le printemps. »

Le deuxième kō de Risshun, le jikō, est Kōō kenkan su (黄鶯睍睆, « l'alouette chante »). En réalité, l'oiseau désigné ici est le uguisu (鶯), la bouscarle chanteuse du Japon, dont le chant mélodieux est l'un des signes les plus attendus du printemps. Le uguisu est si intimement lié au printemps dans la culture japonaise qu'il porte le surnom de harudori (春鳥, « oiseau du printemps »). Son chant, transcrit en japonais par l'onomatopée « hō-hokekyo », retentit dans les bosquets de pruniers dès la mi-février.

Le troisième kō, le makkō, s'intitule Uo kōri wo izuru (魚上氷, « les poissons émergent de la glace »). Dans les rivières et les lacs de montagne, la couche de glace qui les recouvrait depuis décembre commence à se fissurer. Les poissons, qui se tenaient immobiles dans les profondeurs glacées, remontent vers la surface, attirés par la lumière qui perce à nouveau à travers la glace amincie. Ce kō est une image de résurrection : la vie qui revient là où régnait l'immobilité.

Du dégel aux cerisiers

Après Risshun vient Usui (雨水, « eau de pluie », environ 19 février au 5 mars). La neige cède la place à la pluie, l'eau gelée redevient liquide. Les trois kō de Usui décrivent cette transformation : « La pluie humidifie la terre » (土脉潤起, Tsuchi no shō uruoi okoru), « Les brumes commencent à monter » (霞始靆, Kasumi hajimete tanabiku), « Les herbes bourgeonnent et les arbres bourgeonnent » (草木萌動, Sōmoku mebae izuru). La campagne japonaise, encore nue et brune, commence à frémir. Les saules laissent pendre leurs premiers filaments verts, les champs dégagent cette odeur humide de terre qui se réveille.

Keichitsu (啓蟄, « éveil des insectes », environ 6-20 mars) marque un tournant décisif. Le premier kō annonce : « Les insectes hibernants ouvrent la porte et sortent » (蟄虫啓戸, Sugomori mushito wo hiraku). Dans les crevasses de l'écorce des arbres, dans les anfractuosités des pierres, sous les feuilles mortes, des millions de petites créatures, fourmis, coléoptères, vers de terre, chenilles, reprennent leur activité. Le deuxième kō voit les pêchers fleurir (桃始笑, Momo hajimete saku, littéralement « les pêchers commencent à sourire », car le verbe « fleurir » est ici remplacé par « sourire », image d'une délicatesse typiquement japonaise). Le troisième kō note que les chenilles se transforment en papillons (菜虫化蝶, Namushi chō to naru).

Shunbun (春分, « équinoxe de printemps », environ 21 mars au 4 avril) est le moment d'équilibre parfait entre le jour et la nuit. C'est aussi la période du higan (彼岸), fête bouddhiste durant laquelle les Japonais visitent les tombes de leurs ancêtres. Les kō de Shunbun décrivent des moineaux qui commencent à nicher, les cerisiers qui fleurissent en montagne, et le tonnerre lointain qui gronde pour la première fois de l'année.

Le calendrier des kō ne mesure pas le temps qui passe. Il nomme le monde qui change. Chaque micro-saison est une invitation à lever les yeux, à tendre l'oreille, à remarquer ce qui, sans elle, passerait inaperçu.

Puis vient Seimei (清明, « clarté pure », environ 5-19 avril), dont le nom évoque la limpidité de l'atmosphère printanière. Les hirondelles reviennent du sud (玄鳥至, Tsubame kitaru), les oies sauvages repartent vers le nord, les premiers arcs-en-ciel apparaissent dans le ciel. Et enfin Kokuu (穀雨, « pluie des céréales », environ 20 avril au 4 mai) ferme le printemps. Ses kō parlent de pivoines qui fleurissent, de roseaux qui poussent au bord des rivières, et de semis de riz qui commencent dans les rizières inondées. Le printemps se termine sur une promesse d'abondance : la terre est prête, les graines sont en place, la saison des récoltes est inscrite dans le sol.

Été : l'intensité de la lumière

L'été japonais, dans le système des sekki, commence avec Rikka (立夏, « début de l'été », environ 5-20 mai), bien avant les chaleurs écrasantes de juillet et août. Comme Risshun pour le printemps, Rikka annonce un mouvement plutôt qu'un état : l'énergie du monde bascule, la lumière gagne, la végétation explose.

Rikka et les premières chaleurs

Les kō de Rikka sont lumineux. Le premier annonce : « Les grenouilles commencent à chanter » (蛙始鳴, Kawazu hajimete naku). Dans les rizières fraîchement inondées du Kantō et du Kansai, le chœur des grenouilles résonne au crépuscule, si puissant qu'il couvre parfois la voix humaine. Le deuxième kō voit les vers de terre sortir de la terre (蚯蚓出, Mimizu izuru), signe que le sol s'est suffisamment réchauffé. Le troisième note que les bambous poussent (竹笋生, Takenoko shōzu), rappelant que le takenoko (竹の子, pousse de bambou) est l'un des ingrédients les plus prisés de la cuisine de mai.

Shōman (小満, « les grains se remplissent », environ 21 mai au 5 juin) décrit le moment où les cultures commencent à mûrir sans être encore prêtes pour la récolte. Ses kō évoquent les vers à soie qui mangent les mûriers (蚕起食桑, Kaiko okite kuwa wo hamu), les carthames qui fleurissent et les épis de blé qui mûrissent. La campagne japonaise est alors d'un vert éclatant, presque surnaturel, saturé par l'humidité croissante de l'air.

Bōshu (芒種, « semailles de graminées à barbes », environ 6-20 juin) marque l'entrée dans la saison des pluies. C'est le moment de planter le riz, la plus importante des tâches agricoles de l'année. Le premier kō annonce que les mantes religieuses naissent (蟷螂生, Kamakiri shōzu), le deuxième que les lucioles apparaissent (腐草為蛍, Kusaretaru kusa hotaru to naru, littéralement « l'herbe pourrie devient lucioles »), et le troisième que les prunes mûrissent et jaunissent (梅子黄, Ume no mi kibamu). Ce kō des lucioles est l'un des plus poétiques du calendrier : la croyance ancienne voulait que les lucioles naissent de l'herbe en décomposition, une métamorphose magique qui transforme la pourriture en lumière.

Le temps des pluies et des lucioles

Le cœur de l'été est dominé par le tsuyu (梅雨, littéralement « pluie des prunes »), cette saison des pluies qui s'abat sur l'archipel de mi-juin à mi-juillet. Le ciel se couvre d'un voile gris uniforme, la pluie tombe sans relâche pendant des jours, l'humidité atteint des niveaux étouffants. Mais dans le système des kō, cette période n'est pas un simple désagrément météorologique : elle est décrite avec une attention presque tendre.

Geshi (夏至, « solstice d'été », environ 21 juin au 6 juillet) est le jour le plus long de l'année. Ses kō observent que les iris sauvages fleurissent (乃東枯, Natsukarekusa karuru, « les épis d'herbe d'hiver se fanent »), que les iris ayame poussent dans les marais, et que les demi-fleurs, les hange (半夏, Pinellia ternata), germent. La chaleur monte, lourde, humide, presque palpable.

Shōsho (小暑, « petite chaleur », environ 7-22 juillet) annonce l'arrivée des vraies chaleurs. Le vent chaud souffle (温風至, Atsukaze itaru), les premières cigales chantent, et les lotus commencent à fleurir dans les étangs des temples. C'est la saison des matsuri (祭り, festivals d'été), des feux d'artifice au bord des rivières, des kakigōri (かき氷, glaces pilées) et des fūrin (風鈴, carillons éoliens) dont le tintement cristallin est censé apporter une sensation de fraîcheur.

Étang de lotus en fleur dans un jardin de temple japonais en été, Photo : Crédit
Étang de lotus en fleur dans un jardin de temple japonais en été, Photo : Crédit

Taisho (大暑, « grande chaleur », environ 23 juillet au 6 août) est le sommet de l'été. La chaleur est écrasante, l'air vibre au-dessus de l'asphalte, les cigales semi (蝉) produisent un vacarme assourdissant qui semble émaner de la chaleur elle-même. Les kō de Taisho notent que les paulownias portent leurs fruits (桐始結花, Kiri hajimete hana wo musubu), que la terre est humide et les chaleurs étouffantes (土潤溽暑, Tsuchi uruōte mushi atsushi), et que les grandes pluies tombent parfois soudainement (大雨時行, Taiu tokidoki furu). Cette dernière image évoque les orages d'été violents et brefs qui éclatent dans l'après-midi, libérant momentanément la pression accumulée dans l'atmosphère.

Automne : la mélancolie dorée

L'automne japonais est peut-être la saison la plus chargée d'émotion dans la culture de l'archipel. C'est la saison du mono no aware (物の哀れ), cette sensibilité mélancolique face à la beauté éphémère des choses, un concept esthétique fondamental de la civilisation japonaise. Les kō d'automne sont parmi les plus beaux du calendrier, teintés d'une douceur nostalgique qui imprègne toute la littérature et la poésie classiques.

Risshū et les premiers frissons

Risshū (立秋, « début de l'automne », environ 7-22 août) arrive en pleine chaleur estivale, comme un secret murmuré sous le vacarme des cigales. Le premier kō annonce : « La brise fraîche arrive » (涼風至, Suzukaze itaru). C'est un vent à peine perceptible, un frisson dans l'air brûlant de l'après-midi, le premier signe que l'été a atteint son apogée et qu'il commence, imperceptiblement, à décliner. Le deuxième kō note que les brumes du soir descendent sur les rizières (寒蝉鳴, Higurashi naku, « les cigales du crépuscule chantent »). Le higurashi (日暮, Tanna japonensis), cette cigale dont le chant mélancolique retentit au crépuscule, est l'un des sons les plus évocateurs de la fin de l'été au Japon. Le troisième kō observe que la brume épaisse monte le matin (蒙霧升降, Fukaki kiri matō).

Shosho (処暑, « fin des chaleurs », environ 23 août au 6 septembre) marque le reflux progressif de la chaleur estivale. Le coton mûrit, les épis de riz commencent à ployer sous le poids des grains, et les waremokō (吾亦紅, Sanguisorba officinalis), ces petites fleurs brunes des prairies japonaises, commencent à fleurir. Les typhons, cependant, ne sont pas loin : l'automne au Japon commence souvent sous des ciels tourmentés.

Hakuro (白露, « rosée blanche », environ 7-22 septembre) est l'un des sekki les plus poétiques par son nom seul. La rosée du matin, désormais abondante sur les herbes, brille d'un éclat blanc dans la lumière de l'aube. Les kō de Hakuro décrivent les herbes couvertes de rosée blanche (草露白, Kusa no tsuyu shiroshi), les bergeronnettes qui chantent (鶺鴒鳴, Sekirei naku) et les hirondelles qui repartent vers le sud (玄鳥去, Tsubame saru). Le départ des hirondelles, miroir de leur arrivée au printemps lors du sekki Seimei, illustre la perfection cyclique du calendrier.

Érables et lune d'automne

Shūbun (秋分, « équinoxe d'automne », environ 23 septembre au 7 octobre) est le second point d'équilibre de l'année, symétrique de l'équinoxe de printemps. C'est aussi la période du higan d'automne, où les Japonais retournent sur les tombes de leurs ancêtres. Les kō de Shūbun notent que le tonnerre cesse de gronder (雷乃収声, Kaminari sunawachi koe wo osamu), que les insectes se terrent et commencent à boucher l'entrée de leurs terriers (蟄虫坏戸, Mushi kakurete to wo fusagu), et que les eaux des rizières s'assèchent (水始涸, Mizu hajimete karuru), signe que la récolte du riz approche.

Kanro (寒露, « rosée froide », environ 8-22 octobre) annonce un changement de qualité dans l'air. La rosée n'est plus tiède, elle est froide, presque glaciale au toucher. Les oies sauvages reviennent du nord (鴻雁来, Kōgan kitaru), les chrysanthèmes fleurissent (菊花開, Kiku no hana hiraku), et les grillons chantent sous la véranda (蟋蟀在戸, Kirigirisu to ni ari). C'est la saison du tsukimi (月見, « contemplation de la lune »), cette tradition d'admirer la pleine lune d'automne en dégustant des dango (団子, boulettes de riz) et des susuki (薄, herbes de la pampa). La lune d'automne, dans la poésie japonaise, est la lune par excellence : plus brillante, plus mélancolique, plus chargée de sens que celle de toute autre saison.

Quand les oies sauvages reviennent et que les chrysanthèmes s'ouvrent, le Japon entre dans la saison la plus littéraire de l'année. Chaque feuille d'érable qui rougit est un poème que la nature écrit pour qui sait le lire.

Sōkō (霜降, « descente du givre », environ 23 octobre au 6 novembre) est le dernier sekki de l'automne. Le givre apparaît pour la première fois sur les herbes du matin. Les pluies légères tombent parfois (霎時施, Kosame tokidoki furu), les érables et les lianes vierges commencent à rougir (楓蔦黄, Momiji tsuta kibamu). C'est le début du momijigari (紅葉狩り, littéralement « la chasse aux feuilles d'automne »), cette tradition qui voit des millions de Japonais se déplacer pour admirer les érables flamboyants de Nikkō, Arashiyama ou Tōfukuji. Comme le hanami au printemps pour les cerisiers, le momijigari est un pèlerinage esthétique, une communion collective avec la beauté éphémère du monde.

Hiver : le silence fertile

L'hiver, dans le système des kō, n'est pas une saison morte. C'est une saison de repli, de lenteur, de préparation souterraine. Sous la neige, sous le givre, la terre continue son travail invisible. Les kō d'hiver portent cette double qualité : ils décrivent le froid, le silence, le dépouillement, mais aussi les signes discrets qui annoncent le renouveau à venir.

Rittō et le repli

Rittō (立冬, « début de l'hiver », environ 7-21 novembre) ouvre la saison froide. Le premier kō annonce que les camélias commencent à fleurir (山茶始開, Tsubaki hajimete hiraku). Le tsubaki (椿, camélia japonais) est l'une des rares fleurs à défier l'hiver, ses pétales rouges ou blancs éclatant dans la grisaille de novembre comme des promesses silencieuses. Le deuxième kō note que la terre commence à geler (地始凍, Chi hajimete kōru), et le troisième que les narcisses fleurissent dans les jardins (金盞香, Kinsenka saku, « les soucis d'or embaument »).

Shōsetsu (小雪, « petite neige », environ 22 novembre au 6 décembre) est le sekki de la première neige, celle qui tombe sur les sommets lointains mais ne tient pas encore au sol. Les arcs-en-ciel se cachent (虹蔵不見, Niji kakurete miezu), le vent du nord souffle les feuilles des arbres (朔風払葉, Kitakaze konoha wo harau), et les mandarines tachibana (橘) commencent à jaunir (橘始黄, Tachibana hajimete kibamu). La mandarine mikan (蜜柑), dont la couleur orange vif illumine les marchés d'hiver, est l'un des fruits les plus associés à cette saison dans l'imaginaire japonais.

Taisetsu (大雪, « grande neige », environ 7-21 décembre) annonce les premières chutes de neige sérieuses. Les saumons remontent les rivières (鮭魚群, Sake no uo muragaru), les ours se retirent dans leurs tanières (熊蟄穴, Kuma ana ni komoru), et le premier kō décrit le ciel s'alourdissant de neige (閉塞成冬, Sora samuku fuyu to naru, « le ciel se ferme et l'hiver s'installe »). Dans les régions de la mer du Japon, comme le Niigata ou le Tōhoku, la neige peut atteindre plusieurs mètres. Les maisons traditionnelles y sont construites avec des toits pentus et des structures renforcées pour supporter le poids de la neige. La vie ralentit, se concentre autour du kotatsu (こたつ, table chauffante) et du irori (囲炉裏, foyer central).

Le givre, la neige, le renouveau

Tōji (冬至, « solstice d'hiver », environ 22 décembre au 5 janvier) est le jour le plus court de l'année, le nadir du cycle solaire. Mais paradoxalement, Tōji est aussi un moment de célébration, car à partir de ce point, les jours commencent à rallonger. La tradition veut que l'on prenne un bain au yuzu (柚子), ce petit agrume parfumé dont les huiles essentielles sont censées protéger contre les rhumes et réchauffer le corps. On consomme aussi de la citrouille kabocha (南瓜), dont la couleur jaune évoque le soleil que l'on souhaite voir revenir. Les kō de Tōji observent que les vers se lovent sous la terre (乃東生, Natsukarekusa shōzu, « les épis d'herbe d'hiver poussent »), que les cerfs perdent leurs bois (麋角解, Sawashika no tsuno otsuru), et que le blé d'hiver pousse sous la neige (雪下出麦, Yuki watarite mugi nobiru). Ce dernier kō est d'une beauté poignante : sous le manteau blanc de la neige, invisible aux yeux, le blé continue de grandir.

Shōkan (小寒, « petit froid », environ 6-19 janvier) marque le début de la période la plus froide de l'année, connue sous le nom de kan (寒, « les grands froids »). Les herbes du seri (芹, ache des marais) poussent vigoureusement dans les marécages glacés (芹乃栄, Seri sunawachi sakau), les sources de montagne se réchauffent légèrement et dégagent de la vapeur dans l'air glacial (水泉動, Shimizu atataka wo fukumu), et les faisans commencent à chanter (雉始雊, Kiji hajimete naku). Le chant du faisan, dans la tradition japonaise, est interprété comme un appel amoureux : même au cœur du froid le plus vif, la vie prépare déjà sa renaissance.

Daikan (大寒, « grand froid », environ 20 janvier au 3 février) est le dernier sekki de l'année, le point culminant du froid hivernal. Les kō de Daikan décrivent les poules qui commencent à pondre (鶏始乳, Niwatori hajimete toya ni tsuku), les rivières et les lacs qui gèlent profondément (水沢腹堅, Sawamizu kōri tsumeru), et les renoncules d'hiver qui fleurissent sous la neige (款冬華, Fukinotō hanasaku). Le fukinotō (蕗の薹, bourgeon de pétasite du Japon) est l'un des premiers signes comestibles du printemps : ce petit bourgeon vert pâle, que l'on cueille à peine émergé de la terre gelée, se prépare en tempura ou en miso, et son amertume subtile est le goût même du renouveau.

Et puis, après le dernier kō de Daikan, le cycle recommence. Risshun revient, le vent d'est souffle à nouveau, la glace fond. Le calendrier des soixante-douze kō n'a ni début ni fin : il est un cercle, un mouvement perpétuel, le reflet d'un temps qui ne s'écoule pas en ligne droite mais tourne sur lui-même, fidèle et infidèle à la fois, semblable et différent chaque année.

Vivre au rythme des kō aujourd'hui

Le système des soixante-douze kō pourrait sembler un vestige folklorique, une curiosité historique bonne à ranger dans les musées aux côtés des estampes jaunies et des kimonos de cérémonie. Il n'en est rien. Au Japon contemporain, la sensibilité aux saisons reste un élément fondamental de la culture quotidienne, et les kō, loin d'avoir disparu, connaissent même un regain d'intérêt remarquable.

La cuisine et les shun

L'influence la plus tangible des kō sur la vie quotidienne passe par l'assiette. Le concept de shun (旬, « pleine saison ») est au cœur de la gastronomie japonaise. Chaque ingrédient possède un moment de perfection, une fenêtre de quelques jours ou de quelques semaines durant laquelle sa saveur atteint son apogée. Le takenoko (pousse de bambou) est un shun de la fin avril. Le sanma (秋刀魚, balaou du Pacifique) est un shun d'octobre. Le fugu (河豚, poisson-globe) atteint sa plénitude en janvier. Les grands chefs japonais, qu'ils travaillent dans un restaurant de kaiseki (懐石) étoilé de Kyōto ou dans un petit comptoir de sushi de Tōkyō, organisent leurs menus autour de ces moments de grâce. Changer le menu signifie souvent changer de micro-saison : les plats évoluent non pas chaque mois, mais toutes les deux à trois semaines, suivant un rythme qui correspond presque exactement aux kō.

Les marchés japonais reflètent ce rythme. Au Nishiki Ichiba (錦市場) de Kyōto ou au marché de Tsukiji à Tōkyō, les étals changent de visage avec une régularité qui fascine les visiteurs étrangers. Les fraises de janvier cèdent la place aux pousses de bambou d'avril, puis aux cerises de juin, aux pêches de juillet, aux châtaignes de septembre, aux kakis d'octobre, aux mandarines de décembre. Chaque produit est attendu, célébré, puis laissé partir sans regret, car un autre arrive déjà pour prendre sa place.

La poésie : haïku et kigo

Le lien entre les kō et la poésie japonaise est ancien et profond. Le haïku (俳句), ce poème de dix-sept syllabes (cinq, sept, cinq) qui est l'une des formes littéraires les plus connues au monde, repose sur un principe fondamental : chaque haïku doit contenir un kigo (季語, « mot de saison »), un terme qui ancre le poème dans un moment précis de l'année. Les kigo sont répertoriés dans des dictionnaires spécialisés appelés saijiki (歳時記), qui en comptent plusieurs milliers, organisés par saison et par sous-catégorie (climat, faune, flore, activités humaines, alimentation). Ces dictionnaires sont, d'une certaine manière, des versions développées et enrichies du système des kō. Quand Matsuo Bashō (松尾芭蕉, 1644-1694) écrit son célèbre haïku « Vieil étang, une grenouille saute, le bruit de l'eau » (古池や蛙飛びこむ水の音), la grenouille est le kigo : elle situe le poème au printemps, au moment précis du kō « les grenouilles commencent à chanter ».

La composition de haïku reste une pratique vivante au Japon. Des millions de Japonais, amateurs et professionnels, composent régulièrement des haïku. Des émissions de télévision populaires, comme le programme de NHK consacré au haïku, réunissent des millions de téléspectateurs. Des concours attirent des centaines de milliers de participants. Et tous, sans exception, utilisent les kigo, ces mots de saison qui prolongent l'esprit des soixante-douze kō dans la langue vivante.

Les wagashi : la saison dans une bouchée

Les wagashi (和菓子, confiseries japonaises traditionnelles) sont une autre manifestation éclatante de la sensibilité saisonnière portée par les kō. Les artisans confiseurs japonais, appelés wagashishi (和菓子師), changent leurs créations toutes les deux semaines environ, suivant un calendrier qui épouse étroitement les micro-saisons. En février, les wagashi prennent la forme de fleurs de prunier roses et blanches. En avril, ce sont des pétales de cerisier translucides enveloppés de feuilles de cerisier salées (les célèbres sakura mochi, 桜餅). En juin, des confiseries de gelée évoquent les pluies et les hortensias. En octobre, des feuilles d'érable sculptées dans la pâte de haricots rouges célèbrent le momijigari. En janvier, des formes de pin enneigé annoncent le Nouvel An.

Chaque wagashi porte un nom poétique, souvent emprunté à la littérature classique ou aux kō eux-mêmes. Un wagashi de mi-octobre pourrait s'appeler « rosée froide sur les chrysanthèmes » ; un autre, en août, « vent frais du soir ». Manger un wagashi, c'est goûter la saison ; le contempler avant de le manger, c'est la lire.

Le renouveau contemporain

Depuis les années 2010, le système des soixante-douze kō connaît un véritable renouveau au Japon. Plusieurs ouvrages lui ont été consacrés, dont le plus populaire est sans doute le Nihon no shichijūni kō wo tanoshimu (日本の七十二候を楽しむ, « Apprécier les 72 micro-saisons du Japon »), publié en 2012 aux éditions Tōhō Shuppan, qui s'est vendu à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires. Des applications pour téléphone intelligent permettent de recevoir une notification tous les cinq jours, indiquant le nom du kō en cours et les phénomènes naturels à observer. Des comptes sur les réseaux sociaux publient des photographies correspondant à chaque micro-saison, accumulant des centaines de milliers d'abonnés.

Ce renouveau s'inscrit dans un mouvement plus large de redécouverte des rythmes naturels, au Japon comme ailleurs. Face à l'uniformisation du temps moderne, face aux saisons artificielles de la climatisation et des supermarchés où les fraises sont disponibles en décembre, les kō offrent un contrepoint radical. Ils rappellent que le temps n'est pas une ligne abstraite mais un tissu vivant, que chaque journée possède une qualité unique, que le monde change constamment pour qui sait le regarder.

Feuilles d'érable rouges en automne dans un temple de Kyōto, Photo : Crédit
Feuilles d'érable rouges en automne dans un temple de Kyōto, Photo : Crédit

Le philosophe et sinologue français François Jullien a écrit que la pensée chinoise (et par extension japonaise) ne conçoit pas le temps comme une succession d'instants mais comme une « maturation silencieuse », un processus continu de transformation. Les soixante-douze kō sont l'expression la plus pure de cette vision. Ils ne découpent pas le temps, ils le nomment. Ils ne le mesurent pas, ils l'habitent. Chaque kō est une fenêtre ouverte sur le monde, une invitation à poser le regard sur un détail, un bourgeon qui s'ouvre, un oiseau qui chante, un givre qui fond, et à reconnaître dans ce détail le mouvement immense et silencieux de l'univers.

Vivre au rythme des kō, c'est accepter que rien ne dure, que tout se transforme, et que cette transformation même est la beauté du monde. C'est, en cinq jours, apprendre à voir ce que l'on ne voyait plus. C'est, soixante-douze fois par an, recommencer à regarder.

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Écrit par Chloé

Passionnée de cultures d'Asie de l'Est, d'otome games et de manga shojo. Chaque article est une plongée dans ce que j'aime.

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